Accéder au contenu principal

Ouvrages

L'art du deuil

Le deuil est un art, parce qu’il s’agit d’un exercice de transformation. Le but du deuil est de tirer un enseignement de la perte, de favoriser le retournement intérieur vers davantage d’amour et de conscience. Cet art est destiné à tous ceux qui sont confrontés à une perte quelconque, aux vivants comme aux mourants. Mort et souffrance entretiennent une relation intime. En fait, au cœur de toute souffrance, nous pouvons avoir un aperçu de la mort. Lorsque nous examinons vraiment les expériences les plus douloureuses de notre vie, nous voyons que la mort ne nous est pas étrangère au point que nous appelons parfois « petites morts » les pertes importantes, les longues périodes de souffrance morale ou physique ou les maladies graves. Nous pouvons voir dans ces épreuves des occasions de « pratiquer la mort », d’observer comment nous y réagissons habituellement par la négation ou l’évitement.

Si, à la fin de la vie, la personne âgée est invitée à faire un bilan de son existence pour mettre ses affaires en ordre, elle est également confrontée aux différentes pertes qu’elle a endurées et à la perspective de devoir perdre son corps. On peut considérer que les pertes fonctionnelles successives qui lui sont imposées par le grand âge ont justement pour fonction de la préparer à cette perte ultime. Nous émettons l’hypothèse que le bilan de vie et le traitement des pertes du passé pourraient faciliter l’acceptation de la perte à venir.

Le fait est que pour une personne âgée dans un home, il est impossible de profiter de ce qui lui reste sans avoir préalablement accepté les pertes auxquelles cette personne est confrontée.  L’art du deuil consiste donc essentiellement à transformer la souffrance au lieu de la subir, en particulier à traiter les inévitables manques et regrets que nous sommes amenés à éprouver face à une perte. En d’autres termes, cela revient à tirer un enseignement, à profiter de l’épreuve pour finalement profiter de ce qui reste.

Le sentiment de manque provient de quelque chose que nous avons reçu et dont nous sommes désormais privés (l’affection, les conseils, les moments d’intimité,…). La nomination précise de chaque manque constitue donc une opportunité de prise de conscience de ce qui a existé. Comme pour toutes les autres douleurs, la nomination du manque va procurer un premier et appréciable apaisement. Ensuite, il devient possible de remercier pour ce que nous avons reçu. A la faveur de ce remerciement, un sentiment de gratitude remplacera alors le vide initial, permettant de profiter de ce qui reste, en particulier des bons souvenirs.  

concept

Il arrive parfois que le manque prenne le masque douloureux de ce que l’on aurait aimé avoir - plutôt que de ce que l’on a eu - comme lorsque nos parents nous ont traités avec brutalité ou sans l’affection que nous aurions aimé recevoir d’eux. A défaut de traiter ce manque particulièrement pénible, le risque est important qu’il engendre un ressentiment qui viendra pourrir notre existence. Dans le cas du manque de ce que l’on aurait aimé avoir, le processus est le même : il est toujours possible de confier à un accompagnateur la souffrance de n’avoir pas reçu ce qu’on aurait voulu. Par ailleurs, cet acte contribuera à l’émergence de la prise de conscience que nous reproduisons parfois à l’encontre de nos proches ces attitudes et ces comportements dont nous avons souffert. Dans ce contexte, le traitement du manque de ce que nous n’avons pas reçu est un passage obligé pour aller vers le pardon : sans prise de conscience précise de ce dont nous avons été privé, le pardon, pour l’autre comme pour soi, est impossible.

La grande difficulté réside dans le fait que le pardon passe nécessairement par l’accès au monde de l’autre.

concept

Dans le même temps, la mort nous convoque à un bilan, à un réexamen de notre position dans l’existence. En effet, le vide laissé est aussi parfois une mesure impitoyable de la manière dont nous avons mal profité de ce qui nous était offert en le considérant comme un acquis ou un dû. C’est alors un sentiment de regret qui va dominer, lequel est plus difficile à retourner pour trois raisons :

  1. le regret implique notre propre responsabilité ; nous ne pouvons pas reporter sur autrui ou sur les circonstances le fait ne n’avoir pas su profiter de ce qui nous était offert ;
  2. il présuppose que nous nous confrontions à notre imperfection foncière que nous sommes tentés naturellement d’ignorer ou de minimiser : le regret est toujours une mesure douloureuse de l’écart séparant qui nous avons été de qui nous aurions pu être ;
  3. ce retournement passe nécessairement par une transformation, c’est-à-dire par l’adoption envers les survivants de ces comportements que nous n’avons pas manifestés et qui sont à l’origine du sentiment de regret.

Comme pour les manques, il s’agira de nommer précisément les regrets pour éviter de tomber dans le piège de la culpabilité, laquelle consiste à exagérer notre propre responsabilité et à accorder une attention exclusive à la petitesse, en omettant de percevoir que la petitesse ne peut exister que par rapport à une grandeur potentielle. Ensuite, il est possible de demander pardon, ce qui peut s’effectuer de différentes manières, comme pour le vide laissé par le manque. Enfin, il importe d’adopter maintenant ces comportements que nous n’avons pas su avoir autrefois. De cette étape cruciale dépend la possibilité d’éprouver finalement de la gratitude pour ce l’on a appris de l’épreuve que l’on a traversée.

concept

Par ce double processus de nomination et de transformation du regret, la personne a l’opportunité de passer de la position de victime à celle de responsable, pour finalement aboutir au pardon pour soi et à la gratitude envers les autres. Faute de traiter ses regrets, le danger est cependant grave de sombrer dans une culpabilité qui va peser de plus en plus lourd dans l’existence et perturber le processus de la mourance. On peut aussi émettre l’hypothèse que la personne qui, à l’âge adulte, n’a pas appris à traiter la douleur attachée aux pertes court le risque d’entrer dans un cycle involutif qui peut aboutir à l’effondrement du moi caractéristique de l’état de désorientation que connaissent de nombreuses personnes âgées.