La mort : un état ou un processus de transformation et de croissance ?
Face à la mort, force est de constater que nous sommes bien démunis et que notre connaissance du phénomène est pour ainsi dire nulle. D’ailleurs, il n’existe pas de terme pour désigner le passage de vie à trépas, pas plus qu’il n’existe de méthode pour faciliter ce passage. Le mot « mort » désigne un état et non un processus, alors que tout, dans la vie, est processus créatif. Ainsi, l’existence n’est pas d’un seul tenant ; elle est composée de périodes ou d’âges qui correspondent à autant d’apprentissages nécessaires pour le développement de la personnalité. C’est pourquoi, nous utilisons le terme de « mourance » pour désigner ce processus dont on peut dire qu’il est le reflet de celui de la naissance. Et si mourir, c’était naître à une autre réalité, à un autre plan de conscience ?
Malheureusement, la société moderne occidentale ne possède aucune compréhension réelle de ce qu’est la mort, ni de se qui se passe pendant et après celle-ci : la première attitude consiste à l’envisager comme une réalité qu’il faut fuir à tout prix, la seconde à juger qu’il n’est pas nécessaire de s’en préoccuper. Ainsi, la plupart d’entre nous menons une existence dépourvue de toute signification ultime. Cette attitude affecte la planète entière du fait que nous n’avons développé aucune vision à long terme et que nous nous conduisons comme si nous étions la dernière génération sur terre. La destruction de notre environnement est alimentée par la peur de la mort. Et notre société vit dans l’obsession de la jeunesse, du sexe et du pouvoir, fuyant tout ce qui évoque la vieillesse et la décrépitude.
La mort n’est pas notre ennemie : elle fait partie de la réalité de la vie, elle est un compagnon fidèle avec qui nous traversons la vie en dansant. L’«ennemi » véritable est notre ignorance. Pour beaucoup, le face-à-face avec la mort n’évoque qu’un combat avec une force sans pitié animée du seul désir de nous prendre la vie et tout ce que nous chérissons. Ainsi, le fait d’éviter la mort ou de la percevoir comme notre ennemie nous fera éprouver une tension et une peur grandissante. Heureusement, une image ancienne de la mort commence à réapparaître dans notre culture : celle de la mort considérée comme un phénomène naturel faisant partie de la totalité de la vie et susceptible de survenir à tout moment.
Si, au lieu de fuir, nous regardons aujourd’hui dans le miroir de notre mort, nous pourrons peut-être trouver un sens à donner à notre vie. Si nous nous préparons maintenant, peut-être découvrirons-nous que nos priorités sont mal définies, que notre temps et nos activités ne sont pas organisés en fonction de nos valeurs véritables. Les personnes ayant connu des expériences de mort imminente ont relaté qu’il leur était posé deux questions : « Qu’avez-vous accompli dans votre vie ? » et « Qu’avez-vous appris sur l’amour et la sagesse ? ». Ces témoignages nous enseignent l’importance de ne pas affronter la mort les mains vides.
Il existe trois engagements que nous pouvons prendre si nous voulons trouver une signification à notre mort, ou à toute autre étape de notre vie :
- Etre conscient de soi et s’accepter. Une personne qui vit ses derniers instants sent que sa vie a eu un sens si elle est parvenue à se défaire de ses vieilles habitudes, à s’ouvrir à ses sentiments véritables, quels qu’ils soient, et à s’accepter avec compréhension et compassion.
- Etablir un dialogue authentique avec les autres. Les relations les plus satisfaisantes sont celles où nous ne craignons pas d’être nous-mêmes, où nous sommes disposés à rencontrer l’autre tel qu’il est. Si le premier engagement consiste à cesser de se dissimuler à soi-même, dans le deuxième, nous sommes invités à devenir transparents aux autres.
- S’engager dans une direction positive. Si nous n’avons ni but ni direction, nous ne vivons pas vraiment, nous ne faisons qu’exister. C’est pourquoi nous devons nous fixer un but qui soit plus grand que la satisfaction de nos désirs ordinaires, qui nous permette de réaliser le meilleur aspect de nous-mêmes.
Bizarrement, pour notre système biomédical, la mort est généralement considérée comme un phénomène ponctuel, marqué par la cessation des fonctions vitales, en particulier celle du cerveau. Ce point de vue n’est toutefois pas partagé. Ainsi, par exemple, dans la tradition bouddhiste, le bardo du moment douloureux de la mort se termine non pas par la cessation des fonctions, mais au terme d’un processus graduel de dissolution des éléments fondamentaux que sont la terre, l’eau, le feu, l’air et la conscience. Il s’agit là d’une approche qui exprime une conception holistique et hautement spirituelle de la mort.
Dans toutes les traditions, une partie essentielle du processus de la mourance a trait au rôle central rempli par l’attachement : attachement aux possessions, aux proches, aux rôles. Sans attachement, il ne peut d’ailleurs y avoir ni perte, ni souffrance. Avec l’attachement, et la séparation douloureuse qu’il implique en fin de vie, apparaît la composante psychique de la douleur propre au genre humain : quelque chose ou quelqu’un ne peut nous manquer que dans la mesure où nous avons établi un lien mental avec cette chose ou cette personne.
Il est possible de considérer que les douloureuses pertes fonctionnelles qui caractérisent la mourance ont justement pour fonction de dissoudre notre attachement à nos rôles, à nos proches, à nos possessions, et surtout à notre corps.
C’est en cela que la mourance est un processus de croissance.
La mort comme initiation à une pratique spirituelle des soins
De nos jours, paradoxalement, nous désirons vivre longtemps, tout en souhaitant ne jamais devenir vieux. Pire, nous vivons comme si nous ne devions jamais mourir et sans réaliser la nature impermanente de toute chose. La société occidentale considère donc la mort comme un mal à combattre, et pour la médecine biomédicale, elle est une maladie à éradiquer au moyen de la technologie ou de la pharmacopée. Cette attitude a engendré des pratiques regrettables comme l’acharnement thérapeutiques ou l’aide au suicide. Prisonnier de cette conception, l’homme moderne vit sans se préoccuper des conséquences de ses actes et il aborde la mort sans préparation aucune. En définitive, la croyance que la mort est un échec prive l’être humain de la capacité créatrice de donner un sens à son existence.
Pour le système biomédical, la mort est un phénomène ponctuel marqué par la cessation des fonctions vitales et réduit - comme la vie - à un état. Ce point de vue matérialiste n’est pas partagé : la tradition bouddhiste du bardo douloureux de la mort, celle de l’Ars moriendi et les études sur la mourance proposent une conception spirituelle du passage en s’intéressant à ce que le mourant vit intérieurement. Le développement récent des soins palliatifs constitue aussi un réjouissant antidote au paradigme réductionniste et matérialiste qui domine notre conception moderne de la santé.
S’occuper des personnes qui sont malades ou en fin de vie est une tâche astreignante. Il est difficile d’être témoin de la souffrance des autres quand on ne peut pas les soulager de toutes leurs douleurs, morales ou physiques. En plus de devoir faire face à la souffrance de leurs patients au cours de longues et épuisantes journées de travail, les soignants doivent aussi affronter les changements, les combats et les pressions de leur vie privée. Tout cela en se montrant constamment disponible.
Favoriser le bilan de la vie et pratiquer l’art du deuil - participer à la transformation de la douleur associées aux inévitables manques et regrets en sentiments de gratitude - permettent de concrètement s’engager dans une pratique sanitaire qui inclut la dimension spirituelle de l’être humain. Pour les soignants, aider les mourants à aborder leur passage l’esprit en paix est l’occasion d’apporter une remarquable contribution et de donner un sens profond à leur activité. La clé se trouve dans leur capacité à développer une approche spirituelle plutôt que matérielle de leur activité.
Et sur ce chemin, il n’existe pas de meilleur guide que la mort.
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