Prise en charge de la douleur psychique
Très rapidement, dans le cadre de la prise en charge de la douleur physique, les soignants ont constatés qu’à l’occasion de l’exposé d’une douleur, les résidents de l’institution exprimaient des sentiments et toutes sortes de commentaires mentaux qui tendaient à rendre la situation beaucoup plus pénible. En l’occurrence, nommer la douleur et la distinguer des commentaires qu’elle engendrait contribue déjà à donner du sens et à la faire passer d’insupportable à supportable.
Dans certains cas, nous avons observé des commentaires relatifs au cadre familial et affectif, ou des inquiétudes liées à la mourance, ce qui avait eu comme effet de faire dire aux soignants qu’il devait y avoir quelque chose « derrière » le phénomène physique qui constituait l’objet de base de leur attention.
La définition même de la douleur proposée par l’Association internationale d’étude de la douleur IASP comme une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à des lésions tissulaires réelles ou potentielles ou décrites en des termes évoquant de telles lésions fait d’ailleurs une part importante à une douleur qu’on peut qualifier de psychique.
C’est ainsi qu’à la faveur des enseignements tirés de la phase de prise en charge de la douleur physique, un petit groupe d’amélioration s’est constitué.
Dans un premier temps, ce groupe a donné du phénomène de la douleur psychique la définition suivante : peine, parfois associée à une douleur physique, comprenant des commentaires mentaux et des états émotionnels et qui est en lien avec l’histoire de la personne.
Dans un deuxième temps et pour prendre en charge la douleur psychique, il s’est agi d’élaborer un protocole de relevé de la douleur psychique sur lequel nous consignons :
- les informations recueillies (ce que la personne exprime),
- la nature des commentaires (ce que la personne exprime et éprouve)
- une nomination éventuelle (je suis celle / celui qui…),
- ce qui nous a touchés, en tant que soignant,
- la suite à donner à l’entretien, les possibilités d’exploration ultérieures.
Ce protocole a été complété, au fur et à mesure qu’il a été appliqué, par une check-list de questions qu’il est possible de poser se rapportant:
- aux sentiments et émotions ressentis par la personne,
- au bilan que la personne fait de son existence,
- à son sentiment général d’utilité et d’accomplissement,
- à sa représentation de la mort et à ses éventuels demandes s’y rapportant,
- à une nomination, par une petite phrase synthétique, qui décrive qui elle est,
- à l’aide éventuelle qu’on pourrait lui apporter ou aux choses qui pourraient lui faire plaisir.
A ce stade du projet, il est possible de tirer un certain nombre d’enseignements des entretiens que nous avons eu avec nos résidents sur la base du protocole élaboré:
- La nomination procure un soulagement, à l’instar de ce que nous avions pu constater en ce qui concerne la prise en charge de la douleur physique. Ici aussi, le soulagement provient de ce que la nomination permet de donner un sens à ce qui se passe, permettant ainsi à la personne de se réapproprier ce qui lui arrive. Comme cette vielle dame qui s’est trouvée soulage de prendre conscience qu’au-delà de son regret de n’avoir pas pu prendre son ami à la maison pour qu’il puisse y mourir, sa souffrance essentielle était qu’elle avait dû lui mentir. Selon Victor Frankl, fondateur de la logothérapie ayant passé plusieurs années dans les camps de la mort : « L’homme est près à tout, y compris à souffrir, pourvu que cela ait un sens. ». En acquérant un sens, la douleur, d’insupportable, devient supportable. D’ailleurs, dans toutes les traditions, il est présupposé que la douleur a une signification, quand bien même cette signification peut changer d’une tradition à l’autre.
- Il importe de faire la part des événements et des commentaires sur les événements. S’agissant de la douleur psychique, ce sont précisément les émotions et tout ce qu’on se raconte sur ce qui s’est passé qui engendrent la souffrance, et non pas les événements en soi. Les commentaires jouent un rôle d’amplificateur dans le phénomène de la douleur et les identifier pour ce qu’ils sont procure également un réel apaisement. C’est ce que l’on appelle « faire la part des choses ». La mise en évidence chez cette autre dame récemment admise dans l’établissement qu’elle allait pouvoir jouer le même rôle dans la tenue de la fête de Noël que lorsqu’elle était chez elle a suffi pour calmer ses angoisses et qu’elle cesse de prendre son habituel anxiolytique d’un instant à l’autre.
- Des relations plus intimes s’établissent à partir de la démarche proposée. Pour la personne souffrante, elle peut avoir le sentiment qu’elle est comprise et acceptée, ce qui l’aidera à mieux se comprendre et à davantage s’accepter elle-même. Pour les soignants, il y a la possibilité d’accéder à la partie intime, voire secrète, de la personne, ce qui contribuera à une compréhension et une acceptation de certains de ses comportements qui sont souvent a priori considérés comme désagréables.
- La démarche aboutit à une autre lecture de l’histoire de vie de la personne, dans laquelle ce ne sont pas tant les événements – la biographie – qui importent que comment la personne a vécu de l’intérieur ce qui lui est arrivé. Il arrive à tout le monde de perdre des proches – ce sont des choses qui arrivent… - mais chaque deuil, avec son concert de manques et de regrets, sera vécu de façon totalement personnelle. Ainsi, un vieux monsieur nous confiait que son grand regret avait été de ne pas avoir eu d’enfant, ni de grands élèves, et donc de n’avoir rien transmis à qui que ce soit. L’histoire de vie de ce monsieur se bornait à indiquer qu’il avait été professeur…
- Pour les soignants, l’accent peut être mis sur le bilan de vie, qui est en définitive ce qui est requis pour pouvoir mourir sans regrets et en ayant réglé toutes ses affaires. De nos jours, on peut observer que la tendance consiste davantage à proposer des projets de vie qu’à faciliter le bilan de vie. Pour soulager qui ?!
- Tout ce qui précède a pour corollaire que la place des soignants par rapport à ceux et celles dont ils s’occupent avec patience et dévouement va se trouver profondément modifiée par la démarche proposée. Cet élément est à ce point fondamental qu’il mérite un développement à part.
En effet, une question de base se pose à tout soignant, quelle que soit sa fonction : qu’est-ce qui fait que l’on perçoit ou que l’on ne perçoit pas la douleur de l’autre? Tout dépendra de la conscience que nous avons des interpellations et de la réponse que nous jugerons utile de leur donner lorsque nous sommes confrontés à la souffrance d’autrui. Cette perception n’est ni acquise, ni automatique, compte tenu de notre attitude générale face à nos propres douleurs qui consiste à spontanément avoir tendance à minimiser, à banaliser, voire à nier toute douleur. Ainsi, l’approche visant à prendre en charge la douleur psychique implique une bonne capacité de la part des soignants à percevoir ce qui se passe… en eux.
En outre, les soignants sont en permanence confrontés aux douleurs, aux peines, voire à la mort de ceux et celles dont ils s’occupent. Face à ces situations douloureuses le risque est double de soit trop prendre sur soi et de devenir victime d’un épuisement professionnel, soit de se rendre insensible pour se protéger, c’est-à-dire de moins voir pour moins souffrir. A l’évidence, ces deux attitudes sont malheureusement aussi inadéquates pour le soignant que pour le soigné. Mais alors, quelle alternative ?
Ici, force est de constater que les soignants disposent de peu d’outils leur permettant de transformer leurs peines? C’est pour cette raison qu’une formation a été élaborée pour leur permettre de voir ce qui se joue et de tirer un parti de ce qui leur arrive. Le défi est de remplacer une attitude instinctivement réactive de négation de la douleur par une position proactive de retournement.
Et finalement, en ignorant ce qui se passe à l’intérieur de nous, nous courons le risque de priver notre pratique de sa pertinence. Confrontés à une personne triste, en colère ou en état de détresse, allons-nous entreprendre quelque chose pour son soulagement ou pour apaiser nos inconforts ? Combien de fois les médicaments que nous administrons sont-ils essentiellement destinés à notre propre soulagement en permettant de supprimer un symptôme qui nous est insupportable ? Pouvons-nous nous consacrer à aider et soulager les autres en évitant de nous occuper de nous ? En donnant une place aux interpellations des soignants, on (re)donner sa place à la subjectivité dans le processus thérapeutique, ce qui constitue sans conteste une véritable (r)évolution. L’hypothèse, ici, c’est que l’on s’occupera d’autant mieux des autres que l’on aura pris soin de soi, dans un contexte biomédical où il est souvent considéré comme illégitime de s’occuper de soi.
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