| La douleur |
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La douleur est une condition inévitable de la vie humaine et un phénomène omniprésent dans la pratique des soins. Malgré cela, elle tend à être sous-estimée et sa prise en charge est souvent insuffisante dans les institutions de soins. A la Résidence Bellerive, les douleurs physique et psychique sont considérées, évaluées et prises en charge comme les autres signes vitaux que sont le pouls, la température, la tension artérielle et la respiration.
Le Projet "Ensemble pour Soulager"
Le 6 juin 2003, La Chrysalide - unité de soins palliatifs de la Chaux-de-Fonds - organise une journée sur le thème «Vers un Milieu de Vie sans Douleur», avec comme objectifs :
L’hypothèse de départ est que s’il existe dans les institutions pour personnes âgées une manifestation qui est insuffisamment prise au sérieux, c’est celle de la douleur. La tendance consiste à généralement minimiser ce que la personne âgée exprime. Ainsi, l’ensemble du personnel soignant, médecin traitant compris, va volontiers considérer qu’elle exagère, qu’elle simule, ou encore que c’est normal de souffrir lorsque l’on est âgé… Au départ, les objectifs du projet «Ensemble pour Soulager» étaient doubles :
Prise en charge de la douleur physique Un comité de pilotage a été constitué pour servir de garant au projet, réunissant :
L’ensemble des collaborateurs a participé au projet, avec une implication pratique naturellement plus forte de la part du personnel soignant. Ensuite, dans une deuxième phase, quatre mesures témoins de la douleur ont été effectuées pour tous les résidents les 27 février, 28 mars, 26 avril et 26 mai 2004 au moyen des EVA (échelles visuelles analogiques) et du questionnaire doloplus pour les résidents trop désorientés pour répondre eux-mêmes. Les résultats de la campagne ont été les suivants:
Concrètement, le nombre de personnes souffrantes au bénéfice d’un traitement antalgique a augmenté. De même, le nombre de personnes soulagées grâce à un traitement antalgique a également augmenté. Il y a aussi eu une sensible augmentation du nombre de personnes avec prescriptions palier OMS 2 (opiacés légers comme tramal, tramadol). Par contre, il n’est prescrit pour ainsi dire à personne de traitements de type palier OMS 3 (opiacés de type morphine) en dehors des périodes de fin de vie.
Les enseignements de la prise en charge de la douleur physique sont les suivants :
Aujourd’hui, nous procédons à des mesures générales de tous les résidents tous les deux mois et nous mettons en place, pour les personnes affligées de souffrances particulièrement aiguës ou chroniques ainsi que pour les personnes en fin de vie, des protocoles de mesures quotidiennes. La douleur est abordée et traitée dans l’institution comme un signe vital, au même titre que le pouls, la tension artérielle, la respiration ou la température. Un système de référent a en outre été développé qui permet un suivi plus personnalisé de la douleur. Les médecins traitants sont systématiquement tenus informés des mesures effectuées et une excellente collaboration s’est instaurée avec eux. Enfin, une convention nous lie à une pharmacienne-conseil pour nous conseiller en matière de posologie et de dosage des médicaments et pour éviter les antagonismes pharmacologiques. Prise en charge de la douleur psychique Très rapidement, dans le cadre de la prise en charge de la douleur physique, les soignants ont constatés qu’à l’occasion de l’exposé d’une douleur, les résidents de l’institution exprimaient des sentiments et toutes sortes de commentaires mentaux qui tendaient à rendre la situation beaucoup plus pénible. En l’occurrence, nommer la douleur et la distinguer des commentaires qu’elle engendrait contribue déjà à donner du sens et à la faire passer d’insupportable à supportable. Dans certains cas, nous avons observé des commentaires relatifs au cadre familial et affectif, ou des inquiétudes liées à la mourance, ce qui avait eu comme effet de faire dire aux soignants qu’il devait y avoir quelque chose « derrière » le phénomène physique qui constituait l’objet de base de leur attention. La définition même de la douleur proposée par l’Association internationale d’étude de la douleur IASP comme une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à des lésions tissulaires réelles ou potentielles ou décrites en des termes évoquant de telles lésions fait d’ailleurs une part importante à une douleur qu’on peut qualifier de psychique. Dans un deuxième temps et pour prendre en charge la douleur psychique, il s’est agi d’élaborer un protocole de relevé de la douleur psychique sur lequel nous consignons :
Ce protocole a été complété, au fur et à mesure qu’il a été appliqué, par une check-list de questions qu’il est possible de poser se rapportant:
A ce stade du projet, il est possible de tirer un certain nombre d’enseignements des entretiens que nous avons eu avec nos résidents sur la base du protocole élaboré:
En effet, une question de base se pose à tout soignant, quelle que soit sa fonction : qu’est-ce qui fait que l’on perçoit ou que l’on ne perçoit pas la douleur de l’autre? Tout dépendra de la conscience que nous avons des interpellations et de la réponse que nous jugerons utile de leur donner lorsque nous sommes confrontés à la souffrance d’autrui. Cette perception n’est ni acquise, ni automatique, compte tenu de notre attitude générale face à nos propres douleurs qui consiste à spontanément avoir tendance à minimiser, à banaliser, voire à nier toute douleur. Ainsi, l’approche visant à prendre en charge la douleur psychique implique une bonne capacité de la part des soignants à percevoir ce qui se passe… en eux. En outre, les soignants sont en permanence confrontés aux douleurs, aux peines, voire à la mort de ceux et celles dont ils s’occupent. Face à ces situations douloureuses le risque est double de soit trop prendre sur soi et de devenir victime d’un épuisement professionnel, soit de se rendre insensible pour se protéger, c’est-à-dire de moins voir pour moins souffrir. A l’évidence, ces deux attitudes sont malheureusement aussi inadéquates pour le soignant que pour le soigné. Mais alors, quelle alternative ? Ici, force est de constater que les soignants disposent de peu d’outils leur permettant de transformer leurs peines? C’est pour cette raison qu’une formation a été élaborée pour leur permettre de voir ce qui se joue et de tirer un parti de ce qui leur arrive. Le défi est de remplacer une attitude instinctivement réactive de négation de la douleur par une position proactive de retournement. Et finalement, en ignorant ce qui se passe à l’intérieur de nous, nous courons le risque de priver notre pratique de sa pertinence. Confrontés à une personne triste, en colère ou en état de détresse, allons-nous entreprendre quelque chose pour son soulagement ou pour apaiser nos inconforts ? Combien de fois les médicaments que nous administrons sont-ils essentiellement destinés à notre propre soulagement en permettant de supprimer un symptôme qui nous est insupportable ? Pouvons-nous nous consacrer à aider et soulager les autres en évitant de nous occuper de nous ? En donnant une place aux interpellations des soignants, on (re)donner sa place à la subjectivité dans le processus thérapeutique, ce qui constitue sans conteste une véritable (r)évolution. L’hypothèse, ici, c’est que l’on s’occupera d’autant mieux des autres que l’on aura pris soin de soi, dans un contexte biomédical où il est souvent considéré comme illégitime de s’occuper de soi. Le projet «Consolation» Dans le prolongement de la prise en charge de la douleur physique et psychique, une fois les informations recueillies, nous avons été confrontés à deux problèmes:
Le projet « Consolation » est donc issu de ces deux interpellations. Un besoin de formalisation est aussi apparu de manière à préciser en quoi consisterait le rôle attendu de celles et ceux qui désirent s’engager davantage dans cette démarche, mais aussi pour se donner le maximum de chances que les interventions soient à la fois pertinentes et utiles. Parmi les différentes appellations possibles, le terme « consolation » a finalement été choisi pour désigner la démarche dans laquelle nous souhaitions nous engager. Encore fallait-il indiquer précisément ce que ce terme recouvrait. D’où la nécessité, à des fins de clarification, d’élaborer une Charte. Ainsi, le besoin a été ressenti de formuler la démarche dans une Charte destinée à préciser le contenu du rôle que les consolatrices et les consolateurs seraient appelés à jouer, s’ils le désirent, dans le cadre de la prise en charge de la douleur psychique. Sur la proposition d’un groupe d’amélioration, une Charte de Consolation a finalement été proposée et adoptée par l’ensemble des collaborateurs. La structure de cette Charte, identique à celle de la Charte d’entreprise se présente sous la forme de cinq éléments inter-reliés autour d’une étoile à cinq branches et d’un rond, lesquels sont des symboles féminins (la consolation n’est-elle pas une activité essentiellement féminine ?) et qui se veut aussi symbolique du corps humain avec la tête et les quatre membres.
En premier lieu, l’application de la Charte est facultative pour ceux et celles qui désirent s’engager dans cette démarche par le biais d’un groupe informel de consolation qui se réunit toutes les semaines pour :
Et finalement, une fiche de relevé des suivis en vue de soulager est établie avec le résultat des interventions des consolateurs et des consolatrices qui sont responsables de la prise en charge du résident, laquelle fiche est intégrée dans une prochaine documentation de la situation.
L’originalité de la démarche réside dans la place faite aux interpellations personnelles des soignants, en conformité avec les enseignements tirés de la prise en charge de la douleur psychique. En effet, en évitant de traiter leurs interpellations, les soignants courent non seulement le risque de s’épuiser, mais aussi de priver leur pratique de pertinence, que ce soit en se rendant indifférents à la souffrance de leurs patients, ou en adoptant des pratiques thérapeutiques qui visent prioritairement leur propre soulagement. Les enjeux du projet «Ensemble pour Soulager» Les enjeux du projet «Ensemble pour Soulager» sont multiples et considérables. La douleur des personnes âgées est un problème majeur de santé publique en Europe ; d’après de nombreuses études, le phénomène concernerait jusqu’à 80% des résidents vivant en EMS, chez lesquels la douleur est devenue chronique, c’est-à-dire persistante au-delà d’une période de trois mois seulement. De plus, la douleur chez les personnes âgées est insuffisamment évaluée et n’est pas convenablement traitée, du fait également qu’elle ne fait pas l’objet d’études cliniques autant que chez les patients plus jeunes. Il est aujourd’hui indispensable que la douleur soit abordée dans les institutions de soins avec la même rigueur que les autres signes vitaux que sont le pouls, la température, la tension artérielle et la respiration. Par ailleurs, ceci est également valable pour les soins hospitaliers. Ce projet a aussi un impact considérable sur la pratique des soins : contribuer au soulagement d’autrui constitue une source de satisfaction et de motivation. Pour les soignants, le phénomène de la douleur revêt un caractère particulièrement contraignant du fait qu’ils sont en permanence confrontés aux peines de ceux dont ils ont la charge. En outre, leurs conditions générales de travail les exposent généralement à des risques accrus d’épuisement professionnel, lequel constitue pour eux une douleur existentielle. En évitant de traiter leurs interpellations, les soignants courent non seulement le risque de s’épuiser, mais aussi de priver leur pratique de pertinence, que ce soit en se rendant indifférents à la souffrance de leurs patients, ou en adoptant des pratiques thérapeutiques qui visent prioritairement leur propre soulagement. Pour les organisations, On peut aussi émettre l’hypothèse qu’une telle pratique pourrait contribuer à humaniser les relations thérapeutiques, à améliorer les résultats cliniques et à diminuer les coûts de soins grâce à une réduction des problèmes de santé iatrogéniques (causés par l’exercice de la médecine). Au final, une pratique sanitaire qui comprend une prise en charge de la douleur constitue une opportunité pour le paradigme matérialiste et réductionniste du système biomédical de médecine d’évoluer vers une pratique plus holistique et spirituelle de la santé. Les patients – résidents – clients de nos institutions de soins demandent une prise en charge qui soit plus globale et qui intègre les différentes dimensions somatiques, psychologiques, sociales et spirituelles de l’être humain. Or, la douleur est un phénomène holistique par excellence. Une pratique sanitaire qui nie la douleur n’a aucun sens du fait qu’elle réduit l’être humain à une machine et qu’elle nie sa nature essentiellement spirituelle. |
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